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4. Aujourd'hui : conserver et réhabiliter

4. Aujourd'hui : conserver et réhabiliter

4.1 Que conserver, et pourquoi ?

Si la conservation de la maison d'arrêt apparaît aujourd'hui acquise dans l'esprit de tous les acteurs concernés, néanmoins elle n'a pas toujours été évidente. Il semble que les premières intentions de la mairie aient été de détruire l'édifice afin d'y réaliser une opération immobilière52, dans un quartier où les besoins de densification sont importants pour accueillir une population mobile et dynamique (notamment les étudiants), et où de nombreuses opérations immobilières ont déjà défiguré une partie du paysage urbain. Si ce projet n'a jamais pris de forme officielle, il semble toutefois que ce soit à la suite de l'intervention d'autres acteurs que l'intérêt patrimonial clé la maison d'arrêt ait été reconnu,

Il n'est donc pas superflu d'exposer ici les raisons qui plaident en faveur de la conservation de l'édifice, d'autant que selon les motifs retenus, la nature de la conservation et de la réhabilitation peuvent varier-

a) Les points de vue des différents acteurs sur la conservation

L'association des riverains de la maison d'arrêt Saint-Michel semble, avoir été la première instance à demander la protection de la prison, (appuyée par des associations d'anciens combattants) dès lors que la décision de transférer les prisonniers dans un nouveau complexe à Seysses a été connue- Pour autant, cette demande de conservation est relativement limitée, puisqu'elle concerne simplement le « lieu de mémoire » de la seconde guerre mondiale présent dans la première cour. Des résistants furent fusillés à cet endroit entre 1944 et 1945, comme le rappelle d'ailleurs une plaque commémorative à rentrée de la maison d'arrêt, et notamment le chef de la 35eme brigade Marcel Langer. La prison en elle-même (que ce soit le bâtiment ou sa fonction) émeut peu les riverains, pour lesquels elle a toujours représenté une nuisance, ou pour le moins une contrainte, sonore et paysagère (des récits de riverains relatent notamment les discussions nocturnes entre des prisonniers et leurs « visiteurs », installés sur les toits des maisons voisines, se faisant passer éventuellement des objets par-dessus les murs).

C'est pourtant l'association des riverains qui a fait appel au maître de conférence en histoire de l'art à l'université Paul Valéry de Montpellier, Odile Foucault, qui a réalisé sa thèse de doctorat sur l'architecte de la maison d'arrêt, Jean-Jacques Esquié (thèse dont sont d'ailleurs extraites plusieurs informations architecturales et historiques Sur la prison dans le présent mémoire). Ses compétences étaient requises pour convaincre le maire de l'époque, M. Philippe Douste-Blazy, de l'intérêt de conserver l'édifice, ou au moins le bâtiment de l'administration et sa cour, où se sont passées les exécutions.

L'intérêt de cette chercheuse pour l'édifice est allé plus loin que celui des associations, puisqu'elle préconisait la préservation de l'édifice dans son ensemble (du moins l'ensemble cohérent du bâtiment de l'administration et de l'étoile)", pour des raisons tenant à la fois à l'architecture spécifique de cette prison (« la maison d'arrêt de Toulouse ne ressemble à aucune autre par son appareil de briques foraines et de galets, [,..], par l'emploi de techniques alors inédites localement [...]), et au contexte historique de production de l'appareil carcéral (*[...] pendant tout le XIXème siècle, les pénalistes, comme les médecins, les hygiénistes, [,.. ] ont eu foi dans le pouvoir d'une architecture fonctionnelle capable de créer une société meilleure pour tous .

Pour le maire de quartier, d'après ses propos tenus lors de notre rencontre, la prison est à conserver parce qu'elle a un certain « cachet ».

Pour les services de la conservation des monuments historiques, enfin, au moins trois motifs concourent à la préservation de l'édifice : la relative rareté de ce type de bâtiment sur le territoire français de nos jours ; l'emploi de matériaux de construction locaux comme la brique ; la représentativité de l'architecture carcérale du XIXème siècle. Aucun avis n'a été rendu pour l'instant par ces services, le dossier d'inscription à l'Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques étant en cours d'étude. Il semble néanmoins que leur objectif consiste à encourager la définition d'un projet de réhabilitation cohérent, quitte à ne pas prôner de conservation « maximaliste », et à favoriser l'articulation et le dialogue avec les projets de la municipalité.

b) Les motifs essentiels de conservation de la prison

On peut récapituler plusieurs motifs solides de conservation de la prison :

- en tant qu'application formelle des préconisations ministérielles en matière d'incarcération et de traitement des condamnés, la prison Saint-Michel est un témoin historique important d'une tentative de normalisation et de formalisation architecturale du pouvoir de punir entrepris au XIXème siècle, elle n'est pas un exemple unique, mais les autres modèles carcéraux de ce type en France sont sans doute moins d'une vingtaine : certes, la Petite Roquette, première prison à avoir été Construite d'après les principes philadelphiens en France est un exemple bien plus fameux d'architecture cellulaire, et une partie des villes françaises ont été dotées, à peu près à la même époque que Toulouse, de prisons circulaires) ou de prisons appliquant la division cellulaire, conformément aux instructions ministérielles. Mais Odile Foucault indique dans sa thèse que « peu de prisons furent en fait construites à neuf sur les modèles de l'instruction de 1S41 (car, par économie, beaucoup furent aménagées dans des bâtiments existants) et un grand nombre d'entre elles sont aujourd'hui détruites55 ». Leur nombre est effectivement réduit aujourd'hui56, rendant plus précieux les édifices encore en bon état. A l'échelle régionale, par ailleurs, elle est relativement unique (on peut citer néanmoins la maison d'arrêt de Montpellier, intéressante elle aussi, construite de 1836 à 1845).

 - l'emploi de matériaux de construction locaux traditionnels, qui en fait un édifice typique dans le patrimoine toulousain. Les élévations des bâtiments de l'administration sur la cour et la grand-rue Saint-Michel sont parées de briques, et le reste de l'établissement a été « réalisé en maçonnerie mixte liée et crépie au mortier hydraulique avec les parties saillantes en brique apparente taillée »57. Les méthodes innovantes de construction: «ce fut pour cet ensemble carcéral qu'Esquié fit la plus large et la plus originale utilisation des techniques nouvelles liées au développement de l'emploi du fer, de la fonte et du zinc. N'étant pas soumis à d'importantes exigences esthétiques, ce type de programme fut un des champs privilégiés d'application et d'expérimentation des nouvelles techniques »58.

- sa fonction de repère géographique, à la fois dans le quartier, et pour toute l'agglomération de Toulouse.

- sa fonction mémorielle de rappel des conditions de détention des prisonniers durant le XIXème et le XXèrne siècle dans les prisons publiques.

c) La signification symbolique du bâtiment : un motif de conservation ?

Ce domaine a été peu invoqué parmi les raisons qui peuvent encourager la conservation de la prison, sans doute parce qu'il s'agit là de constructions symboliques difficiles à appréhender pour les non spécialistes. S'il n'est pas possible d'analyser ici de manière précise les représentations que suscite cette prison, il semble néanmoins nécessaire de mentionner cette question, car elle est loin d'être anodine dans un processus de réhabilitation d'un bâtiment carcéral, et il est possible qu'elle conditionne d'une certaine façon le succès ou l'échec de sa reconversion, Michel Foucault a notamment montré58 combien notre rapport à la justice institutionnelle et aux instruments qu'elle utilise pour punir sont ambivalents, constamment pris dans un besoin de légitimation érodé par des considérations humanistes : comment peut-on punir avec humanité, et à partir de quel point la peine devient-elle violence ? Comment plébisciter une institution qui a en charge une certaine forme de peine corporelle envers les condamnés sous le principe de la privation de liberté ? Ces hésitations intellectuelles semblent trouver une traduction dans la façon dont la prison Saint-Michel occupe son site : mise en valeur par sa porte et ses remparts monumentaux, elle est en même temps discrète, du fait de l'étroitesse des rues qui la bordent et de son alignement sur la rue. Aucun retrait par rapport à la grand-rue Saint-Michel ne signale sa position, et on ne la remarque qu'une fois arrivé à sa proximité immédiate. Incontournable, par l'emprise foncière qu'elle occupe, mais insoupçonnable, par la hauteur de ses murs.

La perception ambivalente de sa fonction se devine également a travers les discours des personnes interrogées (habitants, commerçants,....) : elle est tout à la fois critiquée, pour les nuisances de voisinage qu'elle occasionnait (bruit, dégradations), et regrettée, pour l'animation qu'elle entretenait dans le quartier.

La complexité de la perception symbolique de ce bâtiment amène à s'interroger sur ses capacités de "recyclage" : la greffe d'un centre culturel là où toute la ville n'a jamais connu qu'une prison ne s'avère pas une tâche facile. Elle appelle un bouleversement de la représentation traditionnelle du lieu, de sa fréquentation, de ses caractéristiques urbaines. Pour opérer la reconversion du lieu de la manière la moins traumatisante possible, il conviendrait de garder une trace de l'occupation initiale du bâtiment, à travers la conservation de certains éléments caractéristiques (cellules, murs ou autres). Cette précaution remplit également une fonction mémoriale dans le processus général de renouvellement de la ville sur elle-même.

Si les raisons de conserver la prison ne manquent pas, donc, il est cependant moins évident de déterminer avec précision quels éléments doivent être absolument préservés, lesquels peuvent être détruits, et lesquels pourront être transformés,

d) Que conserver ?

Il faut indiquer tout d'abord que le mauvais état avéré de la prison va nécessiter de retravailler certaines parties très dégradées, notamment par l'humidité. Mais l'édifice possède de nombreuses qualités de construction (chauffage, aération, isolation, lumière,,, ), qui permettent de supposer que la majeure partie du bâtiment pourrait être conservée si on le souhaite.

La maison d'arrêt a été conçue sous la forme d'un projet global cohérent. Il serait absurde, au regard des conditions de sa création, de ne conserver qu'une partie de l'ensemble, la rotonde sans les branches rayonnantes, par exemple, comme le relate Odile Foucault dans l'article « patrimoine à vendre », inclus dans le dossier de l'association des riverains de la maison d'arrêt60. On a dit plus haut que chaque pièce de cet ensemble constituait un maillon participant à une organisation générale. A ce titre, l'abattement des murs eux-mêmes, s'il n'est à peu près remis en cause par personne, pose un certain nombre de questions.

Les murs illustrent les difficultés qui président la réhabilitation de l'édifice, car ils sont à la fois une frontière rigide dans le paysage du quartier, et un symbole visible de la mémoire de la prison. Le choix qui prévaut pour l'instant est de les ôter, pour ouvrir sur un espace vert entourant l'étoile réhabilitée (les autres bâtiments « parasites », entre l'étoile et l'enceinte, étant également détruits). Cela permettrait de dégager les espaces directement attenants à la prison, et notamment la voirie, qui est particulièrement étroite le long de l'enceinte, et qui pourrait être élargie à cette occasion. Plus largement, c'est un vaste espace ouvert d'un hectare et demi qui pourrait ainsi être offert aux habitants du quartier, qui n'ont quasiment pas d'espaces publics disponibles à proximité. Cependant les murs sont aussi un élément caractéristique de la prison, et les ôter pénalise fortement le souvenir de la fonction première de l'édifice. Par ailleurs, le tissu urbain s'est constitué en fonction de cet élément paysager, qui a structuré toutes les constructions avoisinantes, puisque la prison a été le premier bâtiment du quartier, édifié sur des terrains agricoles encore vierges. Détruire les murs, c'est bousculer ce rapport des volumes constitués. De plus, comme le dit très justement un étudiant en architecture, N. Portes, qui réalise actuellement son projet de fin d'études sur la prison Saint-Michel, il ne sert à rien de détruire les murs pour les remplacer par une petite grille d'enceinte pour le jardin...

Pour aller plus loin, on peut dire que le mur est représentatif de la fascination ambivalente exercée par une prison : il cache au regard inquisiteur les pratiques coercitives de la justice, en même temps qu'il contient ceux qui ont bafoué les règles de vie civique, et protège, en quelque sorte, les riverains ; « mur soigneusement clos, infranchissable dans un sens et dans l'autre et refermé sur le travail [... ] mystérieux de la punition, [.., ] figure monotone, à la fois matérielle et symbolique, du pouvoir de punir »61. L'ôter a posteriori consiste d'une certaine façon à mettre à jour le mystère du fonctionnement carcéral, rétablir un ordre « naturel » des choses, où une institution publique ne se cache pas, et où celui qui a été séquestré, même criminel, est finalement vengé, par l'ouverture, bien que tardive, de sa prison62 . Abattre les murs est dans ce sens un acte symbolique d'un renversement de l'autorité incarnée par la justice. Punir l'institution qui punit ? Tl peut sembler excessif de tenter de dégager une telle symbolique à travers la destruction des murs, mais nos rapports avec la justice répressive ne sont pas précisément limpides.

A l'image des interrogations précédentes qui portent sur la conservation des murs, la question de la réhabilitation de la prison est toute entière traversée par des réflexions à la lois rationnelles et symboliques, dont l'importance respective commandera la décision finale de conservation ou de destruction.

Un dernier exemple : la porte d'entrée monumentale de la prison, représentant une porte de château fort.

Lire la suite : B. LE CONTEXTE URBAIN AUTOUR DE LA PRISON

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52 Cf. l'entretien avec M. Bousquet, maire délégué du quartier, selon lequel c'l-si Richard Edwards qui a convaincu lu municipalité de conserver te bâtiment ; cf également les documents de l'association des riverains de la maison d'arrêt, faisant état de « logements à construire sur le site de la maison d'arrêt » dans une lettre du 12 janvier 2002 au maire de Toulouse.

53 Cf. l'article « Patrimoine à vendre » dans le recueil de documents de l'association des riverains de la maison  d'arrêt : « les cinq bâtiments rayonnants en étoile depuis la rotonde centrale constituent la raison d'être de l'ensemble monumental ».

54 Ibid.

55 Op. cit. O. Foucault, Jean-Jacques Esquié..., p 259-260

56 On peut citer la prison d'Angers, construite en 1852 sous la forme d'une croix autour d'une rotonde, de Fontainebleau en 1855, de Guingamp en 183.5, la prison Saint-Paul à Lyon en 1860 avec un plan rayonnant. La prison de Mazas, réalisée par Gilbert de 1842 à 1850 tut détruite en 1898,

57 Op. cit. O, Foucault, Jean-Jacques Esquiè..., p 255-256.

58 Ibid., p 259.

59 Op. cit. M. Foucault, Surveiller et punir, 2004, éd. Gallimard, pI5.

60 Op. cit. p] ; « la conservation à ce jour envisagée d'une partie seulement de l'établissement (l'entrée aux allures de château fort, avec ses deux tours crénelées faites pour intimider, et la rotonde centrale) ne saurait satisfaire personne »,

61M. Foucault, Surveiller et punir, 1993, éd. Gallimard, p137.

62 A cet égard, les requêtes de la part de certaines associations, demandant à honorer la mémoire de certains personnages illustres qui sont passés dans cette prison, tels Malraux ou le résistant Marcel Langer, sont sy Diplomatiques d'un effort de « légitimation » de la prison, dont seuls les pensionnaires « innocents » sont rappelés à la mémoire collective.

 

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